De l’absence de notes dans l’école primaire

S’il y a bien un sujet qui m’est totalement incompréhensible c’est bien la disparition des notes au profit de la stupidité du code de couleur. Alors, j’ai bien compris l’argumentaire opposé à la notation, le problème c’est mon impossibilité à lui donner une existence réelle. Je ne retrouve pas l’anxiété supposée. Quand je dis que je ne la retrouve pas, je veux dire par là que je ne parviens pas à la distinguer de l’angoisse plus générale de l’école et de tout apprentissage. Les enfants qui n’éprouvent aucune anxiété à l’idée d’aller à l’école pour apprendre, n’auront aucune anxiété ajoutée … mais pour les anxieux, c’est une autre histoire. Même les évaluations (plus de contrôles anxiogènes) par code de couleur, et à fortiori le jugement de la maîtresse ou du maître en fin de trimestre, seront la source d’une anxiété normale parce qu’elle se font dans le contexte de l’école ! Prenez les mêmes élèves jouant à un jeu vidéo, mettez-les dans un contexte de compétition entre copains avec ces mêmes jeux, et on n’y trouvera aucune angoisse. On sera même surpris de voir à quel point ils retrouveront l’envie de gagner qui leur manque cruellement à l’école …

Qu’est-ce qui s’est donc passé ? Comment l’école fabrique-t-elle l’anxiété scolaire ?

Je vous propose des réponses totalement spéculatives :

  • L’école angoisse parce qu’elle veut structurer des personnalités qui éprouvent des difficultés à se structurer. Elles ne perçoivent pas bien la perte de liberté qui n’a pas de sens en soi. Même pas peur de le dire : « l’école n’est jamais un but en soi » (et ne le sera jamais). Il faut donc trouver une utilité à ces contraintes ou habiller ces contraintes pour qu’elles paraissent moins contraignantes et/ou plus utiles et ludiques que contraignantes. Quel est l’objectif de l’école : rendre l’élève autonome dans son apprentissage (je vote pour), donner des briques de connaissances de base (je vote pour), ou bien inculquer à l’élève le goût de l’effort et l’apprentissage des contraintes qui le feront grandir (je vite contre). L’école n’a pas pour rôle d’éduquer (c’est le rôle dévolu aux parents et leur responsabilité première, dans le respect de l’idéal républicain), mais de l’instruction. Et l’instruction a tout à fait le droit d’être ludique tout en inculquant le goût de l’effort et de la compétition saine (l’émulation) qui sont une seconde nature chez la plupart des enfants dans leurs jeux, mais deviennent problématiques dans le cadre étriqué de l’école. Et si on donnait de l’air à nos enfants ? Et si, en parallèle des briques de base, on adaptait l’enseignement à l’enfant plutôt que de faire l’inverse ? Et si on faisait en sorte que la pédagogie s’adapte non seulement à l’enfant (différenciée) mais aussi rapidement à notre réalité mouvante plutôt que de lui courir après avec un retard persistant (oui, l’école française est conservatrice et sur certains points archaïque).
  • L’école rend certains enfants anxieux parce que l’organisation scolaire est invraisemblable. Je peine à les voir partir et revenir de l’école avec leurs cartables lourds comme des enclumes. A l’ère de la dématérialisation et du sans papier, les voici prisonniers du poids de la connaissance à acquérir.
  • L’école stresse par son échec à prendre en compte l’enfant dans son individualité et ses forces naturelles. Il est considéré un élément d’un groupe et évalué sur un spectre (trop large) de compétences qui sont rapidement étalonnées sur l’élite matheuse de demain … où sont passées les compétences comportementales ? Les compétences moins nobles comme le théâtre, la technologie, les arts plastiques ? Ma fille est laborieuse en maths, mais progresse vite en français (pour peu qu’on ne la noie pas dans les règles de grammaire et sa terminologie sans cesse changeante), aime apprendre et déclamer une poésie, saurait quoi faire de ses mains, mais elle ne trouve pas sa place. Ses forces sont considérées comme des faiblesses. Curieuse instruction qui dévalorise systématiquement les particularités de chacun afin de les rendre dans le cadre étrique fixé arbitrairement par la République. Un enfant sportif qui est capable de progresser au tennis et à un art martial par exemple, se verra systématiquement forcé à participer à des courses annuelles pour des dons quelconques ou bien se fera enguirlander en cours de sport parce qu’il aura peur de faire des agrès ou de faire des galipettes ! Plus de matières variées, plus de langues vivantes … comment en 2015 on arrive à enseigner l’anglais aussi peu. Pourquoi ne pas mettre en place des cursus bilingues pour les enfants qui en sont capables ou qui sont naturellement bilingues, avec des enseignants mutualisés par les écoles de la ville ?
  • L’école rend particulièrement anxieux les enfants à haut potentiel qu’on ne sait pas gérer dans les structures classiques. Ce serait pourtant si facile de créer des défis réguliers pour donner envie de progresser tous les élèves et qui mettraient à l’honneur ces élèves brillants mais agités par trop d’anxiété scolaire. Certains parents seraient d’ailleurs surpris de voir que leurs soit-disant enfants surdoués (vous avez remarqué combien de parents pensent que leur enfant est surdoué et s’enorgueillissent de lui faire sauter une classe, en cause la pollution atmosphérique ou un étalonnage défectueux des compétences ?), ne le sont pas en réalité …

Alors il existe de très bons systèmes alternatifs très efficaces et qui pourraient se développer davantage s’ils n’étaient pas confinés dans le privé à des coûts prohibitifs : Montessori, IB (International Baccalaureate, qui supplante progressivement le système scolaire public déficient au Royaume-Uni, et qui devient la référence à Singapour). Il doit en exister d’autres que je ne connais pas et que j’envie. Mais une fois passé la barrière financière reste l’univers étriqué des écoles publiques qui regarderont de haut les élèves ayant effectué leur scolarité dans un système non classique … dans une France sectorisée et un brin conservatrice où le classicisme est de mise partout parce qu’il rassure. Enfin, mon bon monsieur, cela fonctionne bien depuis plus de cinquante ans, pourquoi changer ? Pendant ce temps, les écoles et les universités françaises sont de moins en moins bien notées (à cause de l’algorithme défectueux du système d’évaluation, bien-sûr, tout va bien Madame la Marquise) … Pendant ce temps, mes collègues ingénieurs sont incapables d’écrire un courrier électronique sans faute d’orthographe grossière (l’élite de la nation, je vous dis !).

Mais n’essayez pas de bouleverser les dogmes de l’Education Nationale, les grèves rappelleront à l’ordre les renégats, les vils révolutionnaires … le changement impossible sera imposé par les familles elles-mêmes lorsqu’elles seront confrontées à des offres alternatives à un tarif raisonnable. Alors, comme aux Etats-Unis, le système public sous financé sombrera sous le poids de ses rigides convictions surannées jusqu’à devenir un système à bas coût. Nous aurons alors atteint un point de non retour qui a de quoi glacer le sang : peut-on penser le savoir comme un produit de spéculation côté à la Bourse, réservé aux plus riches ? On y vient …

En attendant, voici d’anciennes matières à remettre à l’honneur et des nouvelles (dans le désordre) qui n’ont aucun besoin d’être notées (ce devrait être le cas aussi pour l’histoire, la géographie, l’éducation physique jusqu’au collège) :

– les travaux manuels (arts plastiques ou autre), car la créativité doit être à l’honneur et au primaire le travail avec le corps est aussi important que celui de l’intellect (on y perçoit des applications de  géométrie, de conversions de mesures diverses)
– cuisines du monde : quel meilleur vecteur de mixité culturelle que celui de la nourriture, avec travaux pratiques ?
– méthodologie de l’apprentissage (enfin enseigner toutes les méthodes disponibles aux enfants pour progresser)
– écologie et développement durable (merci en passant aux enseignants engagés qui animent d’eux mêmes ces sujets qui mériteraient d’être des matières à part entière)
– théâtre et communication : dans une société sur-médiatisée comment ne pas créer une matière dédiée à tous les médias qui se multiplient régulièrement
– cultures du monde : il est grand temps que chaque pays se pense comme un élément atomique d’un tout plus vaste qu’il est nécessaire de comprendre tôt afin d’accepter les différences (la religion étant pour moi une des nombreuses particularités culturelles et devant être traitée comme telle)
– informatique obligatoire : chaque élève devrait pouvoir emprunter une tablette tactile à l’école durant les cours à l’école ou amener la sienne (les prix démocratisent cet outil) pour pouvoir télécharger les cours et les exercices pratiques
– création littéraire : il y a des enfants précoces en maths (sans doute les plus nombreux) et d’autres en français. En ce qui me concerne, l’apprentissage de la grammaire, tel que c’est enseigné en tout cas, est d’une aridité rare. Quoi de mieux que créer des œuvres (poèmes, nouvelles, journal de l’école) pour appréhender la richesse de notre langue ?
– expression corporelle (danses du monde)
– dessin et peinture (que je sépare des travaux manuels et qui pourraient être enseignés, comme toute matière, au croisement d’autres matières comme les maths, l’histoire …)

Pour finir et ramener le discours à l’objet initial du message, il est tout à fait possible de développer le savoir des enfants sans passer par aucune évaluation pour certaines matières secondaires (éducation physique, histoire, géographie, sciences naturelles et d’autres comme l’économie), qui dépourvues d’évaluation, avec une pédagogie adaptée et ludique, avec davantage de travaux pratiques individuels et de groupe trouveront un plus grand enthousiasme et des vocations précoces chez nos jeunes élèves. Remettre en place les notes qui ont le mérite d’être claires et parlantes pour les matières principales, celles qui participeront à forger le citoyen responsable de demain : le français, les maths, les langues vivantes (deux au minimum et à un niveau élevé), l’écologie, l’éducation civique (institutions, droits et devoirs), la biologie du vivant, les compétences comportementales.
Tandis que les cours sur les matières secondaires peuvent être plus pratiques, sous la forme de travaux de groupe, de médias audiovisuels, les matières principales seraient plus académiques …

 

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